Long read : Migration circulaire et sécurité alimentaire

Caritas International Belgique Long read : Migration circulaire et sécurité alimentaire

© Isabel Corthier

© Isabel Corthier

22/02/2019

Plus de 80% des migrations africaines se font à l’intérieur du continent. Traditionnellement, la migration circulaire est l’une des principales stratégies de survie au Niger : en effet, pendant la saison sèche, les villageois partent chercher du travail ailleurs. Ensuite, ils rentrent chez eux. Ces dernières décennies, migrer vers les grandes villes et les pays voisins est devenu habituel. De plus en plus de femmes migrent également. Notre collègue Tom Devriendt a rencontré ces villageois et tente de mieux comprendre leur réalité.

Nous sommes au sud-est du Niger, la saison sèche vient de débuter. Les femmes et les hommes d’un village proche de la ville de Matameye, dans la région de Zinder, ont achevé les récoltes et s’attèlent désormais au battage, au vannage et à la mouture des céréales, après des mois de travail dans les champs. L’année a été bonne : les greniers sont remplis à ras-bord de sorgho et de pois à vache et les toits des habitations en terre et en chaume ont été recouverts de bottes de mil perlé.

Ces céréales et légumes sont la nourriture quotidienne des villageois – le sorgho et le mil sont souvent préparés en soupe avec de l’eau ou du lait, les pois à vache (ou niébés) mangés avec du riz ou, exceptionnellement, avec de la viande. Ce qu’il reste des récoltes de paille sera donné au bétail (bœufs, moutons, chèvres) afin qu’il survive à la saison sèche.

Cependant, et comme c’est le cas chaque année, les gens se préparent à nouveau à quitter leur village. Dans une région où le travail de la terre n’est rentable que la moitié de l’année et où les sécheresses récurrentes annoncent généralement une famine dévastatrice, la migration saisonnière – aussi appelée migration circulaire – constitue une stratégie traditionnelle de survie nécessaire. Ces dernières décennies, les hommes ont pris l’habitude de migrer durant la saison sèche dans le but de trouver un emploi peu qualifié, notamment dans la construction, dans les pays voisins et particulièrement dans les grandes villes au Nigéria, en Libye ou en Algérie. De cette manière, le fruit des dernières récoltes peut être réservé aux femmes et enfants restés au village, les hommes ayant eux-mêmes la possibilité de trouver de quoi manger avec ce qu’ils gagnent à l’étranger. Parallèlement, ils espèrent pouvoir envoyer une partie de leurs revenus chez eux.

L’accès à la nourriture

Depuis 2006, année de la dernière famine majeure qui a frappé le pays, Caritas International Belgique, en étroite collaboration avec CADEV (Caritas Développement Niger), implémente des programmes de sécurité alimentaire dans les régions voisines de Zinder et de Dakoro. Le dernier programme, établi en 2017 pour une durée de cinq ans, s’attache à rendre autonome la population notamment via la création et l’administration de coopératives agricoles et de banques de céréales, un approvisionnement en semences alternatives et l’installation de sources d’eau autonomes. Au Niger, près d’un quart de la population souffre d’insécurité alimentaire chronique et de malnutrition. Les familles sont souvent nombreuses – avec une moyenne de 7 enfants par femme – et la rareté de l’eau rend difficile la production de cultures en suffisance pour subvenir aux besoins de tous. Les villages ciblés par le programme, situés aux alentours des villes de Zinder et de Dakoro, sont parmi les plus vulnérables du pays.

 

L’opportunité que nous avons eu récemment de visiter le pays, nous a permis d’observer et de mieux comprendre la manière dont le réseau Caritas agit à l’égard de questions décisives telles que l’accès à la nourriture. Ce fut également l’occasion de discuter, avec des ressortissants nigériens originaires de Zinder, du fait que la migration est devenue habituelle dans leurs vies. Pour autant, il ne s’agit pas de migration vers l’Europe sur le long terme, comme tendent à le souligner les médias occidentaux conventionnels. Il s’agit au contraire d’une stratégie saisonnière, susceptible de soulager et de générer des revenus alternatifs pour des familles qui n’ont nullement l’intention de quitter leur village de façon permanente. Ce genre de migration est temporaire et ne dure habituellement pas plus de quelques années. En effet, le concept de migration circulaire renvoie précisément au fait que les migrants reviennent toujours. Et bien qu’elle ne puisse éradiquer ni la faim, ni la souffrance, la migration circulaire en tant que stratégie de survie, les atténue.

Il ressort de nos discussions avec la population zindéroise, les collègues sur place et les chercheurs locaux, que la situation s’est récemment empirée. Tandis que l’augmentation de la fréquence des sécheresses a diminué les surfaces de terres arables disponibles, les familles ont continué à grandir et leurs parcelles sont donc devenues plus petites et moins productives.

Sur un an, parfois, les récoltes ne couvrent les besoins de tout le ménage que durant trois mois. Cette précarité accrue a conduit à de nouvelles formes de migration, dont les bénéfices semblent moins certains.

La migration des femmes n’est pas nouvelle. Depuis, les années 1970, sous l’impulsion d’une poignée de pionnières ayant trouvé du travail comme domestiques dans la ville d’Arlit, les femmes s’adonnent également à l’exode de façon temporaire, pour quelques mois. Elles se rendent à Tamanrasset, dans le sud de l’Algérie. Plus elles sont capables de rassembler des vêtements, des couvertures, des ustensiles de cuisine, des aliments secs et de l’argent, plus leur voyage est considéré comme bénéfique.

Un périple dangereux pour ces femmes

Cependant, depuis la période de famine du début des années 2000, la migration des personnes âgées, souvent accompagnées de très jeunes enfants, a considérablement augmenté. Incapables de décrocher des emplois physiques peu qualifiés, réservés aux hommes jeunes et « valides », les femmes cherchent la plupart du temps du travail domestique. Celles-ci tombent toutefois souvent dans la prostitution ou la mendicité. Cette dernière activité est par ailleurs particulièrement pratiquée durant la période du Ramadan, car la zakat (la charité dans la tradition islamique) incite davantage les musulmans à donner aux plus vulnérables.

Le gouvernement nigérien lutte désormais contre cette forme de migration, concerné par l’impact de cette pratique sur la stabilité familiale et par les événements atroces tels que celui de 2003, qui a coûté la vie à 92 hommes, femmes et enfants dans le désert. Malgré tout, durant notre séjour, nous avons rencontré plusieurs jeunes femmes qui préparaient leur départ, loin d’être découragées.

La fin de la mobilité régionale ?

Un environnement de plus en plus hostile et une démographie croissante poussent davantage de gens à quitter leur village. Néanmoins, les migrants nigériens se heurtent à un nombre grandissant d’obstacles durant leur voyage. La menace constante d’une attaque terroriste, notamment du mouvement de Boko Haram, rend difficile la traversée de la frontière sud vers le Nigéria. L’instabilité politique et sociale n’empêche en revanche pas la Libye de rester une destination attrayante aux yeux des migrants saisonniers. Cependant, la sécurité s’étant drastiquement détériorée, en particulier dans les pays africains subsahariens, de moins en moins de personnes désirent risquer leur vie.

L’Algérie, qui jusqu’ici pratiquait une politique plus ou moins souple de laissez-faire à l’égard des migrants nigériens, réprime depuis peu ses voisins résidant et travaillant sur son territoire. Les témoignages de déportation impliquant des violences physiques, des refus d’octroi de salaires et des confiscations de biens sont fréquents parmi les jeunes (et moins jeunes) nigériens que nous avons rencontrés dans les villages aux alentours de Zinder et de Dakoro. Cela arrive, dans certains cas, après des années de séjour en paix dans le pays.

 

 

 

 

 

Partir ou mourir de faim

Alors que la situation continue à se détériorer, les populations dans les régions de Zinder et de Dakoro sont de plus en plus confrontées à un non-choix entre partir et mourir de faim. Les programmes de sécurité alimentaire sont plus que jamais nécessaires pour aider les personnes à affronter l’impact des sécheresses et des famines dans la région. En outre, la migration circulaire reste vitale, en ce qu’elle constitue pour les familles une alternative de subvenir à leurs besoins.

 

Contrairement aux perceptions européennes, plus de 80% des migrants africains se déplacent sur le continent même. Une telle migration, dans de bonnes conditions, est bénéfique aux individus, communautés et pays – ce sur quoi s’accordent la plupart des pays, en ce compris les membres de l’Union européenne.

Politique migratoire extérieure de l’UE

Néanmoins, les institutions européennes et pays membres semblent davantage intéressés par le fait d’empêcher les 20% de migrants restants d’atteindre le continent européen. Résultat, les contrôles frontaliers et les lois anti-trafic mis en place par les gouvernements à cette fin, touchent également un nombre croissant de migrants régionaux.

S’il est difficile de lier la politique migratoire extérieure de l’UE aux témoignages des déportés nigériens que nous avons rencontrés, certains ont déjà apporté la preuve ou ont du moins déjà mis en cause la bonne foi de l’UE dans la promotion de la migration régionale sur la scène politique. Il est grand temps pour nous de redoubler d’efforts afin de faciliter la migration, mécanisme vital pour les individus et les communautés depuis longtemps, et dont l’importance, à la lumière du changement climatique alarmant au Sahel et ailleurs, n’est susceptible que de se renforcer dans les prochaines années.

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