« Aujourd’hui, le Niger est devenu la frontière sud de l’Europe »

Caritas International Belgique « Aujourd’hui, le Niger est devenu la frontière sud de l’Europe »

© Isabel Corthier

© Isabel Corthier

25/10/2018

La migration au Niger prend diverses formes. Pour la plupart des Nigériens, elle est saisonnière, régionale et peut être considérée comme une stratégie de survie face aux défis climatiques. Le Niger est également un pays de transit important, une plaque tournante. Interview avec Abdoul Moumouni Illo, directeur de la Caritas Maradi.

Comment survivent les familles dans un contexte de déficit agricole ?

Abdoul Moumouni Illo : Avec les sécheresses répétitives, les campagnes agricoles ne suffisent plus pour couvrir les besoins des 12 mois de l’année. Les ménages doivent donc trouver des alternatives pendant la période dite de « soudure » durant laquelle le grain de la récolte précédente est épuisé et celui de la récolte suivante pas encore récolté.

L’exode d’un membre du ménage est une des stratégies de survie qui permet aux ménages de faire face à ce déficit agricole. Quand les campagnes agricoles sont déficitaires, les bras valides décident de partir. L’impact est double. D’une part, cet exode vide les villages de leurs forces productives, ce qui peut affecter à terme la sécurité alimentaire des ménages. D’autre part, lorsque la migration est fructueuse, certains ménages reçoivent de l’argent – ce qui leur permet d’améliorer leur sécurité alimentaire.

Où se rendent ces personnes qui partent en exode ?

A.M. : La plupart des Nigériens partent pour les villes des pays voisins africains. Toutefois, la migration interrégionale est de plus en plus difficile dans le Sahel car chacune des régions avoisinantes fait face à des défis particuliers. La situation économique au Nigéria est catastrophique. La Libye n’est plus un État depuis le départ de Kadhafi. La Côté d’Ivoire est également dans une situation difficile, ainsi que le Gabon. L’eldorado, c’est la Guinée équatoriale, mais les migrants y sont persécutés.

Quelle est l’influence de l’Union européenne sur la politique migratoire au Niger ?

A.M. : À partir du Sommet de la Valette[1] qui a rassemblé tous les États concernés par la migration, l’Union européenne a décidé « d’aider » les États africains à combattre la criminalité et le terrorisme. En réalité, sa préoccupation était la migration : comment arrêter la migration vers l’Europe ? L’Union européenne a consenti d’octroyer aux États africains – dont le Niger – des millions d’euros pour lutter contre la migration. À présent, le combat que nos gouvernements mènent est financé par l’Union européenne.

Cette lutte contre la migration est un combat financé par l’Union européenne avec la complicité de nos dirigeants. Aujourd’hui, le Niger est devenu la frontière sud de l’Europe.  Ce n’est plus la Méditerranée.

Quel est l’impact concret de cette politique migratoire restrictive ?

A.M. : La Sommet de la Valette a impulsé une certaine dynamique dont une nouvelle loi qui criminalise la migration. On oublie souvent qu’il y a toute une chaine économique derrière la migration : passeurs, chauffeurs, hébergeurs, vendeurs de nourriture, etc. Suite à cette loi, plus de 6.000 personnes se sont retrouvées au chômage.

À cause de cette loi, les migrants sont devenus plus vulnérables puisqu’ils ne peuvent plus agir à visage découvert. Les passeurs organisent des réseaux dans la clandestinité et donc les migrants se fient uniquement à ce que les autres disent sans avoir aucune idée du risque encouru.

Ces politiques restrictives bloquent la mobilité au Sahel et mettent à mal les accords régionaux – comme la CEDEAO[2] – dont le Niger fait partie. Mais, les départs n’ont pas arrêté pour autant, loin s’en faut. Les départs continuent, et continueront, ce sont seulement chemins qui changent.

Quel message voulez-vous donner au public belge ?

A.M. : Nous luttons pour donner un visage humain à la migration. Tous les projets que nous déployons ont pour objectif de donner ce visage humain, cela passe aussi par le droit des migrants.

Caritas Niger travaille à rendre les personnes plus résilientes, mais certains défis – comme le changement climatique – nous dépassent. Près de 80% de notre économie dépend de l’agriculture et de l’élevage. L’impact des sécheresses est donc catastrophique, car quand une campagne est mauvaise, c’est toute l’économie du pays qui est affectée.

La position de Caritas International Belgique

« Lorsque nous parlons de migrations, nous oublions souvent les personnes qui ne peuvent pas migrer. Celles qui sont coincées dans des circonstances précaires ou dangereuses et ne peuvent recourir à cette stratégie de survie. », ajoute Tom Devriendt, chargé de plaidoyer politique pour Caritas International. « Il est important que les décideurs politiques ne les oublient pas. Surtout quand leurs politiques rendent la mobilité plus difficile ou plus dangereuse ».

Pour Caritas, les politiques d’aide publique au développement se doivent de reconnaître la migration comme une stratégie de survie, comme un instrument de lutte contre l’insécurité alimentaire et la pauvreté. En aucun cas, l’aide publique au développement ne peut être conditionnée au contrôle migratoire. D’une part, cela serait contre-productif puisque la migration contribue au développement, et d’autre part, cela serait inefficace puisque le développement génère plus de migrations.

Classé au dernier rang de l’Indice de Développement Humain (IDH) par le Programme des Nations unies pour le Développement, le Niger est donc devenu le pays le plus pauvre au monde. La priorité ne doit donc pas être la migration, mais plutôt la lutte contre la pauvreté et l’insécurité alimentaire qui affecte la santé des populations et diminue le potentiel des forces vives nécessaires à la survie des ménages.


Cette interview a été réalisée dans le cadre du projet MIND. Celui-ci reçoit le soutien financier du programme de l’Union européenne pour la sensibilisation et l’éducation au développement (DEAR). Pour plus d’informations, c’est par ici.

Drapeau de l'Union Européenne

Note :

[1]

En novembre 2015, « le sommet de La Valette sur la migration a réuni les chefs d’État ou de gouvernement européens et africains en vue de renforcer la coopération et de relever les défis que représente la migration. » Source : Conseil de l’Union européenne.

[2]

La Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest a pour but de favoriser l’intégration économique – notamment via la libre circulation des biens et des personnes.

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