Migration Sud-Nord : quel rôle pour le développement ?

Caritas International Belgique Migration Sud-Nord : quel rôle pour le développement ?
24/07/2018

Depuis quelques années, l’attention médiatique en Europe est focalisée sur la migration des pays en développement (le Sud) vers les pays développés (le Nord).Pourtant, les chiffres sont clairs : ce type de migration est moins commun que la migration Sud-Sud. Pourquoi la migration Sud-Nord ? Quel est son impact ? Telle est l’essence des questions posées à Frédéric Docquier, économiste, chercheur et professeur à l’Université catholique de Louvain. Compte-rendu écrit et en vidéo de cet entretien.

Avant d’entrer dans l’entretien, il est de mise de rappeler que les raisons macro-économiques de la migration – inégalités de revenu, niveau d’éducation, conflits, démographie –  ne sont qu’une partie de l’histoire. D’autres facteurs tels que les normes sociales et culturelles, la situation familiale ou les traits de personnalité sont également des déterminants importants de la migration. Tous ces facteurs sont interconnectés.

En 2017, les Nations Unies recensaient 258 millions de migrants (3% de la population mondiale) dont 97 millions qui se déplacent du Sud vers le Sud, 89 millions du Sud vers le Nord, 57 millions du Nord vers le Nord et 14 millions du Nord vers le Sud.

La migration entre les pays du Sud est donc le type de migration le plus commun (38% de la migration internationale). Elle se caractérise par les flux inter-régionaux en Amérique latine, en Afrique et en Asie – notamment vers les pays du Golfe. La migration Sud-Nord arrive en deuxième place (34,5% de la migration internationale), elle concerne notamment la migration de l’Amérique latine, l’Asie et l’Afrique vers l’Europe, les États-Unis ou l’Australie.

La migration internationale

Le professeur Frédéric Docquier nous apporte son expertise sur les migrations et tout particulièrement sur les facteurs macro-économiques qui expliquent la migration Sud-Nord.

Quels sont les facteurs macro-économiques qui expliquent la migration?

Frédéric Docquier : Les inégalités entre les pays sont un déterminant important de la migration Sud-Nord mais il n’est pas le seul. D’autres variables (potentiellement corrélées avec le niveau de revenu) interviennent également comme le niveau d’éducation, la géographie, la structure de la population, les réseaux, etc.

L’éducation est un déterminant important de la migration car les éduqués ont une plus grande propension à migrer[1]  par rapport aux non-éduqués (et ce, d’autant plus que le pays est peu développé).

En effet, les personnes éduquées viennent de familles qui ont généralement plus de moyens financiers ainsi qu’un meilleur accès à l’information, deux conditions essentielles pour envoyer un membre de sa famille à l’étranger. Par ailleurs, les politiques migratoires des pays riches sont souvent explicitement discriminatoires envers les moins éduqués.

Quel est l'effet du développement sur la migration ?

F.D. : Certains s’attendraient à ce que le développement économique ait un effet négatif sur la migration (au plus de développement, au moins de migration).

En réalité, l’effet varie en fonction du niveau de développement du pays: le développement a un effet positif sur la migration des pays à faibles revenus, ambigu pour les pays à moyens revenus et un effet négatif pour les plus développés.


  • Pays à faibles revenus: Migrer coûte cher. Les contraintes de liquidité sont donc un obstacle à la migration dans les pays très pauvres. Pour ces derniers, plus de développement implique plus de revenus, et donc plus de migration.
  • Pays à moyens revenus: Ces pays sont suffisamment développés pour que le financement de la migration ne soit pas un obstacle. Le développement n’affecte pas la migration via ce canal-là mais plutôt via l’éducation. Plus de développement signifie plus d’éduqués et donc une plus grande propension à migrer (cfr. supra). A priori, cela impliquerait plus de migration, mais plus d’éducation signifie également un taux de fécondité plus faible. L’effet net du développement sur le stock de migrants est donc  ambigu pour ces pays.
  • Pays à hauts revenus: Le développement affecte négativement la migration car les opportunités à l’étranger deviennent relativement moins intéressantes par rapport aux opportunités domestiques.

Comment a évolué la migration Sud-Nord ?

F.D. :  Beaucoup croient que tout le monde veut quitter son pays. Quitter son pays est une décision très difficile. Seuls 2 à 2,5% de la population des pays en développement vivent dans les pays riches. Depuis les années 60, cette propension à migrer des populations du Sud est restée assez stable malgré quelques légères fluctuations vers la haut.

Cette constance peut s’expliquer en partie par le maintien des inégalités internationales entre les pays riches et les pays pauvres depuis les années soixante.[2] Les légères fluctuations vers le haut s’expliquent par l’amelioration du niveau d’éducation (bien que très limité en moyenne)  mais aussi par les conflits. NDLR : Les conflits ont surtout eu un impact sur la migration Sud-Sud puisque 85% des réfugiés sont accueillis par les pays en développement.[3]

Toutefois, le stock d’immigrés en provenance du Sud a augmenté. Dans les années 60, la population du Nord comptait en moyenne 4,5% de migrants dont 1,5% en provenance du Sud et 3% du Nord. Aujourd’hui, la proportion du Nord n’a pas changé, mais celle du Sud est passée à 8,5%.

La proportion de personnes venant du Sud n'a pas changé, mais bien son stock. Pourquoi ?

F.D. : À cause des écarts démographiques entre le Nord et le Sud. Proportionnellement, la population au Sud grandit plus vite que celle du Nord. Dès lors, le nombre de migrants du Sud – et la proportion qu’ils représentent dans le Nord – a augmenté. Pourtant, la proportion des personnes quittant le Sud est restée pratiquement identique.

Quel impact de cette migration sur les pays du Sud?

F.D. : La migration est en moyenne positive pour tous les pays d’origine à tout niveau de développement.[4] Les migrants envoient de l’argent vers leur réseau et favorisent le commerce, la diffusion de technologie et d’idées (égalité homme-femme, démocratie, etc.).

En raison de cet impact positif, les politiques de développement et de migration doivent se coordonner. Des politiques de migrations restrictives et des barrières migratoires affectent l’efficacité de nos politiques de développement.

Prochain rendez-vous

Cet entretien a été réalisé dans le cadre de la campagne #whatsishome[5]à travers laquelle nous explorons les liens entre le développement et la migration. Découvrez également la question des liens entre la sécurité alimentaire et la migration expliquée par Anna Knoll, experte sur le sujet de la migration au centre européen de gestion des politiques de développement (ECDPM). Une autre interview avec Fréderic Docquier sur l’effet des migrations sur le pays d’accueil sera aussi prochainement disponible.

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L'entretien en vidéo

Note :

[1]

La propension à migrer renvoit au taux moyen de sortie du pays, c’est-à-dire à la proportion d’émigrés par rapport à l’ensemble de la population.

[2]

Les écarts de revenus entre les pays riches et pauvres sont constants depuis les années 60. Les inégalités étaient très importantes à l’époque, et le sont toujours aujourd’hui.

Certains pays échappent à cette moyenne notamment les pays émergents qui se sont fort développés et les pays très pauvres qui se sont appauvris.

[3]

Agence des Nations Unies pour les réfugiés, « Figures at a glance », 19 juin 2018.

[4]

Les résultats sont des moyennes. Pour certains pays – comme Haiti ou la Jamaïque, l’émigration a un effet négatif sur le développement du pays.

[5]

#whatishome est une campagne de trois ans menée dans 11 pays par 12 Caritas. Elle a reçu le soutien financier du programme de l’Union européenne. Pour plus d’informations, c’est par ici.

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