« En un mot, c’est le chaos ». Notre équipe en Haïti sur la crise en cours dans le pays

Caritas International Belgique « En un mot, c’est le chaos ». Notre équipe en Haïti sur la crise en cours dans le pays

© Caritas - photo d'archive

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28/10/2019

Violences, barrages routiers, pillages… Haïti s’enfonce chaque jour un peu plus dans un chaos sans précédent. Le pays, l’un des plus pauvres du monde, comptait déjà 2,6 millions d’habitant-e-s en insécurité alimentaire au début de l’année. Aujourd’hui, ce nombre a probablement augmenté. Que se passe-t-il en Haïti ? Quelles conséquences la crise a-t-elle sur la population ? Nous avons posé la question à Martine Haentjens, notre représentante en Haïti, et à Sylvie Bontemps de la section locale de Caritas à Jérémie.

Que se passe-t-il exactement en Haïti ?

Martine : En un mot, c’est le chaos. La population en a assez de ses dirigeants, qu’elle accuse de ne pas agir en faveur de l’intérêt général. Le scandale de l’accord « PetroCaribe » n’est qu’un triste exemple parmi tant d’autres de la corruption rampante dans le pays. Il permettait à Haïti de recevoir du carburant du Venezuela à des conditions très avantageuses, et devait ainsi libérer des fonds pour améliorer les conditions de vie des Haïtien-ne-s. Mais des sommes importantes ont fini dans les poches des membres du gouvernement. Le président actuel est lui-même cité dans cette affaire.

Depuis la fin de l’accord PetroCaribe, Haïti souffre d’une dramatique pénurie de carburant. Les négociants nationaux sont incapables d’obtenir suffisamment de dollars américains pour importer du pétrole, en partie à cause de la dévaluation de la monnaie nationale (la gourde). Le carburant se vend à présent sur le marché noir, à des prix deux – voire quatre – fois plus élevés. En conséquence, ce sont les coûts des transports et des denrées alimentaires qui s’envolent.

Les conditions de vie des habitant-e-s se détériorent et, parallèlement, on assiste à des scandales de corruption au sein du gouvernement, qui ne fournit aucun service à sa population. Trop, c’est trop. L’explosion était inévitable. Les gens descendent donc dans la rue pour manifester, parfois pacifiquement, mais souvent aussi dans la violence. De plus en plus de jeunes, dégoûtés, rejoignent la petite centaine de gangs existants et se livrent à des pillages.

Sylvie : Le chaos s’est répandu dans tout le pays. Quand il y a des manifestations à Port-au-Prince, on le sent aussi dans le sud. A certains moments, la situation se normalise, mais même dans le sud il est difficile de se déplacer d’un endroit à l’autre, à cause des barrages routiers ou du manque de carburant.

Avec quelles conséquences sur la vie quotidienne ?

Martine : Tout est devenu très cher. Pour les personnes pauvres, il était déjà difficile de survivre. Maintenant c’est encore plus compliqué… La classe moyenne, très réduite, est également touchée.

Les hôpitaux manquent de tout : médicaments, oxygène, carburant…. Des gens y meurent. Aux Cayes, dans le sud, l’hôpital a été pillé et les ambulances détruites. A Port-au-Prince, des gangs empêchent l’accès à l’hôpital. Il a fallu négocier un « corridor humanitaire », pour laisser passer au moins les ambulances.

La rentrée scolaire a eu lieu le 9 septembre, mais les écoles ont rapidement fermé leurs portes. Jusqu’à présent, les cours n’ont pas repris. Certain-e-s étudiant-e-s en ont assez, et descendent dans la rue pour exiger des changements.

Haïti est également vulnérable face aux changements climatiques. Les catastrophes naturelles récentes ont-elles un impact sur la situation actuelle ?

Martine : En effet, elles aggravent encore la situation. Dans le département de la Grand’Anse, la récolte s’annonçait bonne, mais elle a été détruite par un vent violent inattendu. Cela ne rend évidemment pas les choses plus faciles. De plus en plus de gens s’installent dans les villes, où l’ambiance est très tendue.

Caritas International travaille principalement sur la sécurité alimentaire dans le sud du pays. Ses projets sont-ils impactés par la crise en cours ?

Sylvie : La pénurie de carburant complique les déplacements et la réalisation des activités prévues. Il y a aussi de nombreux barrages sur les routes. Planifier nos activités est devenu très compliqué. Il arrive que nous ne puissions pas nous rendre au bureau, ni communiquer avec les équipes.

Martine : Notre bureau aux Cayes a été attaqué. Les pilleurs ont emporté nos fournitures de premiers secours et détruit nos installations. Les voitures ont été réduites en morceaux. Il ne reste que désolation… Il y a quelques jours, on a également tenté de piller notre bureau à Port-au-Prince. Sans succès heureusement.

La situation actuelle en Haïti est catastrophique. La majorité de la population, y compris celle qui ne descend pas dans la rue, ne respecte plus le Président et estime qu’il devrait démissionner. Mais que se passera-t-il en cas de démission ? Il n’existe pas de réelles forces d’opposition unies. Haïti se trouve actuellement dans une impasse, dont elle aura du mal à s’extraire. Je vis ici depuis 31 ans mais n’avais encore jamais connu une situation aussi désespérée.

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