Niger : la faim frappe de plus en plus de familles. Contexte & témoignages (long read)

Caritas International Belgique Niger : la faim frappe de plus en plus de familles. Contexte & témoignages (long read)

Salamatou Oumarou, 25 ans, cueille quelques feuilles d'arbre pour avoir quand même quelque chose à manger pour elle et ses trois jeunes enfants. - Johanna De Tessières

Salamatou Oumarou, 25 ans, cueille quelques feuilles d'arbre pour avoir quand même quelque chose à manger pour elle et ses trois jeunes enfants. - Johanna De Tessières

30/08/2022

Pays enclavé d’Afrique de l’ouest, le Niger compte parmi les plus pauvres au monde. 4,4 millions de personnes, soit près d’un cinquième de la population, sont exposées à un risque d’insécurité alimentaire sévère lors de la période de soudure[2] de juin à août 2022[3], l’une des plus difficiles jamais connues. La faim frappe de plus en plus de familles. Contexte et témoignages.

83% des 25 millions d’habitant-e-s du Niger vivent de l’agriculture…[4] Ou plutôt tentent de survivre. La majorité des nigérien-ne-s vit dans des conditions précaires, sans accès à l’électricité et à l’eau potable, et un accès très limité aux services sociaux de base.

Les prix des aliments de base comme le mil, le blé, le riz et l’huile ont grimpé de 18% à 40% par rapport aux années antérieures

Chetima Mai Moussa, représentant de Caritas International Belgique au Niger

Une grave crise alimentaire

Le Niger connait régulièrement des crises alimentaires, mais cette année la situation est particulièrement alarmante : près de 4,4 millions de personnes – soit près d’un cinquième de la population – sont exposées à un risque d’insécurité alimentaire sévère lors de la période de soudure[5] de juin à août 2022[6].

La situation est aggravée par plusieurs facteurs qui s’entremêlent, parmi lesquels : des récoltes très déficitaires en 2021[7] – du jamais vu depuis 20 ans[8] – une sécheresse de plus en plus intense, et un contexte d’insécurité prégnant dans les régions fréquentées par des groupes armés. Notamment à cause des impacts économiques du Covid-19 et de la guerre en Ukraine, les prix des denrées alimentaires montent en flèche[9] : « Les prix des aliments de base comme le mil[10], le blé, le riz et l’huile ont grimpé de 18% à 40% par rapport aux années antérieures » s’inquiète Chetima Mai Moussa, représentant de Caritas International Belgique au Niger. Et alors que les besoins sont en hausse, le Programme Alimentaire Mondial (PAM) a diminué de moitié ses rations d’aide alimentaire, faute de financements[11].

La faim affaiblit de plus en plus de familles et plus d’un enfant sur dix (12,5%) est en malnutrition aigüe, dépassant le seuil d’alerte de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) (10%)[12].

Des stratégies de survie face à la faim

Mariama Issoufou, 22 ans, témoigne sur la période de soudure : « Le plus dur pour moi est de me réveiller et de savoir qu’il n’y a rien à manger à la maison. » Elle survit grâce à la générosité des gens et à ce qu’elle trouve : « Je mange des feuilles que je prends dans les arbres qu’on ne mange pas habituellement. Je les fais bouillir et les assaisonne avec un peu de sel et de tourteau d’arachides[13]. » Et aujourd’hui, elle n’a même pas l’argent pour le tourteau, elle mange donc seulement les feuilles assaisonnés. Ce régime la fait souffrir d’anémie et elle n’a pas assez de lait pour nourrir son petit garçon de 6 mois.

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Mariama ne mange pas assez et souffre d’anémie. Elle ne parvient pas à assez allaiter assez son fils de 6 mois.

Le plus dur pour moi est de me réveiller et de savoir qu'il n'y a rien à manger à la maison. Je mange des feuilles que je prends dans les arbres qu’on ne mange pas habituellement. Je les fais bouillir et les assaisonne avec un peu de sel et de tourteau d’arachides.

Mariama Issoufou, 22 ans

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Djamila décortique du hanza : des baies sauvages très amères, qui prennent très longtemps à cuire… Seule option pour manger quand le reste vient à manquer durant la période de soudure. À côté, sa petite fille de 1,5 ans.

Djamila a 22 ans aussi et est dans une situation similaire : « C’est très dur, je me nourris juste assez pour ne pas mourir de faim. » Sa stratégie : manger du hanza… Des baies sauvages qui peuvent pousser dans les régions les plus arides et sont très nutritives[14] mais qui sont si amères qu’elles ne peuvent être consommées qu’après avoir été cuites très longtemps.

Dérèglement climatique & sécheresse

Le Niger est le pays le plus vulnérable au monde au dérèglement climatique[15]. Malgré qu’il soit le sixième plus grand pays d’Afrique, seulement 14% des terres du Niger sont cultivables[16]. Trois quart de la superficie est désertique et l’avancée du désert ne fait que s’accentuer, avec des sécheresses de plus en plus longues. « Cela a des conséquences importantes sur la vie des agriculteurs et éleveurs[17] qui, certes développent des stratégies d’adaptation, mais sont limités face à l’immensité des défis auxquels ils font face » explique Chetima. Par ailleurs, chaque année la population est frappée par des inondations, provoquées par d’intenses précipitations irrégulières et imprévisibles. « Cela compromet les récoltes et détruit de nombreuses infrastructures et des maisons rurales faites d’argile » souligne-t-il.

Les agriculteurs et éleveurs développent des stratégies d’adaptation, mais sont limités face à l’immensité des défis auxquels ils font face

Chetima Mai Moussa, représentant de Caritas International Belgique au Niger

Dans la commune de Droum, au sud du pays, Nourou et ses frères partagent une parcelle de champ d’agriculture pluviale… Leur récolte poussera uniquement s’il pleut assez. « La première pluie est tombée il y a quelques jours, donc nous semons maintenant à sec en espérant que la saison des pluies commencera bientôt… » espère Nourou. Si la pluie tombe bientôt, ils pourront récolter et manger plus tôt.

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Nourou et ses enfants Fassouma (11 ans) et Yahaya (13 ans) sèment à sec, dans leur champ d’agriculture pluviale, en espérant que la pluie tombe au plus vite.

Guerre en Ukraine & fermeture des frontières

« Le Niger, en tant que pays enclavé, sans accès à la mer, dépend fortement des importations depuis les pays voisins. Or le Bénin, le Burkina Faso, l’Algérie, et d’autres ont fermé leurs frontières et interdit l’exportation des produit alimentaires… Une politique protectionniste en réaction à la guerre en Ukraine, qui fait flamber les prix » explique Abdoul Moumouni Illo, directeur de la Caritas Maradi.

Nourou, paysan, en voit directement les effets sur son quotidien : « La guerre a eu un impact très négatif sur les prix du marché. Normalement, nous faisons du pain et des galettes mais maintenant que les prix ont ‘crevé le plafond’, nous ne pouvons plus nous le permettre. Nous nous nourrissons principalement de mil, de sorgho et de niébé.[18] (…) Je fais de mon mieux pour nourrir mes enfants mais ce n’est pas facile. »

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Zoula prépare des galettes qu’elle vend au marché

Zoula, 30 ans, mère de 7 enfants, subit aussi de plein fouet la montée des prix. N’ayant pas accès à un champ, la seule manière qu’elle a de gagner de l’argent pour nourrir sa famille est de vendre des galettes et des pâtes. « Mais les ingrédients pour les préparer sont devenus de plus en plus chers. J’ai peur d’emprunter puis de ne plus pouvoir rembourser… » soupire-t-elle, inquiète.

Insécurité & mouvements de population

Depuis 2011, le Niger est encerclé par des sources de violence. « On peut distinguer plusieurs foyers » explique Abdoul. « Le groupe terroriste Boko Haram, qui vient du Nigéria, surtout présent à l’est, d’autres groupes djihadistes au nord et des bandits armés au sud. » Les attaques sont dirigées vers tous les symboles de l’État, « dont certains marchés, qui sont alors contraints de fermer. » L’insécurité influe sur les priorités politiques, souligne-t-il: « l’État nigérien alloue, en théorie[19], 20% de son budget pour la protection du pays… Et ce au détriment des services sociaux pour la population. » En plus de cela, les actes de violence entrainent beaucoup de mouvements de population. Entre déplacé-e-s internes et réfugié-e-s venant d’autres pays – principalement le Nigéria –, la population augmente, alors même que les ressources s’amenuisent pour tout le monde.

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Hadiza (à gauche) et Hamsatou (à droite), avec les chèvres d’Hadiza.

Résilience : solidarité, agroécologie et semences

Face au manque de nourriture, de nombreux hommes partent en exode vers les villes et dans les pays voisins, dans l’espoir de gagner de l’argent qu’ils pourront alors envoyer à leur famille. « Je migre régulièrement au Nigéria pour subvenir aux besoins alimentaires de ma famille » témoigne Amadou, 31 ans. « Mais les récoltes sont maigres et ne nous permettent pas de survivre sur le long terme. » En effet, les migrant-e-s vivent des conditions difficiles et périlleuses comme l’explique Abdoul, 29 ans : « J’ai l’habitude de me rendre en Libye dans le but de gagner de l’argent pour ma famille… Certains meurent pendant le voyage…. Sur place, je travaille comme fermier, je cultive des légumes. La dernière fois que j’ai tenté de me rendre là-bas, des soldats algériens m’ont attrapé et renvoyé. Je préfère donc rester ici aujourd’hui. » Malgré son exode annuel vers le Nigeria, le mari d’Hamsatou, 22 ans, ne parvient pas à ramener assez d’argent : « Chaque année, il part entre 6 et 8 mois, et revient pour la saison des pluies, pour travailler au champ avec moi[20]. Entre temps, je suis seule avec les enfants, et je n’ai pas toujours assez à manger pour les nourrir. Mon espoir pour le futur est que mon mari ne doive plus partir et puisse rester avec moi pour subvenir à nos besoins. »

Pour que les hommes ne soient plus forcés de partir en exode, les villageois-e-s mettent en place des stratégies, soutenues par Caritas, pour faire face à la crise alimentaire. Le système du habbanayé permet aux femmes de compléter leurs maigres récoltes. Le principe : une chaine de solidarité entre femmes qui consiste à se prêter des chèvres femelles. « Il y a 5 ans, Caritas nous a donné 120 chèvres et 6 boucs. 60 femmes des 90 de notre village ont chacune reçu 2 chèvres. Nous avons évalué entre nous qui en avait le plus besoin à ce moment-là » explique Hadiza. Elles font un système de tournante : après 2 ans, une fois que les chèvres ont mis à bas une ou deux fois, les femmes gardent les chevreaux et passent les chèvres ‘d’origine’ à d’autres femmes de leur village. « Avoir ces chèvres a changé beaucoup de choses dans ma vie » se réjouit Hadiza. « Le fumier est très utile pour les champs, mes légumes poussent mieux ! Puis, le lait de la chèvre est très nutritif pour mes enfants et moi. Nous gardons les femelles et nous vendons les mâles, ce qui nous permet d’acheter à manger et d’envoyer les enfants à l’école. »

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Le fils de Mariama, Moussa[1], 12 ans, l’aide au champ en semant.

Par ailleurs, sous l’impulsion de Caritas notamment, les pratiques d’agroécologie sont de plus répandues dans les campagnes. La culture pluviale, qui concerne principalement les céréales, est de loin la plus fréquente mais rend les paysan-ne-s très dépendant-e-s d’une pluie qui se fait très capricieuse. Pour y faire face, la culture maraichère se développe. Les agriculteurs/trices font pousser des légumes plus variés et ne dépendent plus de la pluie grâce à des systèmes d’irrigation comme des pompes qui font remonter l’eau des nappes phréatiques. « Grâce au maraichage, je peux récolter des aliments nutritifs comme des pommes de terre, des choux, des tomates, des carottes… Mes enfants mangent bien, ils sont en bonne santé » sourit Mariama, 40 ans, mère de 4 enfants.

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Idi achète des semences certifiées à Soufiane, qui gère la boutique.

Les précieuses graines ne sont pas toujours de bonne qualité, ni facile à trouver, et coûtent cher. Pour répondre à ces problèmes, plusieurs boutiques de semence ont ouvert, à l’initiative de Caritas, comme celle proche du village de Angoual Toudou. Idi y est client. Il témoigne : « ici, je sais que je peux avoir confiance en ce que j’achète : les semences sont de bonne qualité et certifiées. En plus, plus besoin d’aller jusqu’à la ville pour trouver tout ce qu’il me faut et les prix sont corrects. »

Nourrir le corps et l'esprit

Au Niger et ailleurs, Caritas International soutient les personnes et les communautés les plus vulnérables dans leurs efforts pour sortir durablement de la faim et de la pauvreté. Mais aujourd’hui, face à cette situation d’extrême urgence, c’est la survie de ces personnes qui se joue.

Main dans la main avec les populations, Caritas et son réseau mondial montre que la faim n’est pas une fatalité. Des solutions existent et l’espoir peut renaitre.



Note :

[1]

Prénom d’emprunt

[2]

La soudure est la période juste avant les premières récoltes et où le grain de la récolte précédente est épuisé. Les greniers sont vides et, en même temps, il faut cultiver son champ pour avoir une bonne récolte suivante. Il y a donc pénurie et, souvent, une flambée brutale des prix. C’est la période de l’année durant laquelle le plus de gens ont faim.

[5]

La soudure est la période juste avant les premières récoltes et où le grain de la récolte précédente est épuisé. Les greniers sont vides et, en même temps, il faut cultiver son champ pour avoir une bonne récolte suivante. Il y a donc pénurie et, souvent, une flambée brutale des prix. C’est la période de l’année durant laquelle le plus de gens ont faim.

[7]

« Selon le Ministère de l’Agriculture, le déficit céréalier enregistré en 2021 est estimé à près de 870 000 tonnes, soit une baisse de production de plus de 1,5 million de tonnes par rapport à 2020 (qui révélait un bilan céréalier excédentaire de près de 695 000 tonnes). À l’origine de cette sous-production, la campagne hivernale qui a été marquée par le début tardif des pluies, des séquences sèches et un arrêt précoce des pluies en plus d’une dégradation sécuritaire dans certaines régions du pays. En effet, la production brute par habitant lors de la campagne agricole de 2021 (160 kg/habitant) est la plus faible depuis plus de 20 ans. » Source: Crise alimentaire au Niger : mobiliser urgemment des ressources conséquentes pour sauver des vies, 8 mars 2022

[10]

Céréale locale

[13]

Morceaux de pâte d’arachide, très protéique, qui reste après que l’huile d’arachide ait été pressée.

[17]

En général, les femmes s’occupent du bétail.

[18]

Céréales locales

[19]

En réalité, les dirigeant-e-s sont très corrompus et l’argent ne va pas effectivement dans les moyens de défense.

[20]

L’agriculture pluviale se fait lors de la saison des pluies.

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