De l’Afghanistan à la Belgique : la population aux prises d’une guerre sans fin

Caritas International Belgique De l’Afghanistan à la Belgique : la population aux prises d’une guerre sans fin

© Caritas - Fuir pour survivre, ici une famille venue d'Afghanistan trouve refuge au Pakistan, pays frontalier.

© Caritas - Fuir pour survivre, ici une famille venue d'Afghanistan trouve refuge au Pakistan, pays frontalier.

01/09/2021

La situation humanitaire en Afghanistan atteint aujourd’hui des niveaux dévastateurs sur la population déjà très précaire. Elle fait aussi effet de boumerang sur la communauté afghane présente en Belgique. Insécurité, impuissance et angoisses font partie intégrante du quotidien de millions de personnes touchées par cette crise. Analyse.

Même avant la récente escalade du conflit, plus de 18 millions de personnes avaient besoin d’une aide humanitaire selon les Nations unies[1]. Près de la moitié de la population afghane ne mange pas à sa faim et plus de trois millions d’enfants souffrent de malnutrition. Cela s’explique notamment par l’insécurité chronique et de longues périodes de sécheresse, qui ont entraîné de mauvaises récoltes et une pénurie d’eau potable. La situation économique fragile du pays, exacerbée par la pandémie Covid-19, amène environ 93% de la population à vivre avec moins de 2$ par jour.

Une explosion des besoins humanitaires

« Les gens craignent pour leur vie. La situation sécuritaire est actuellement l’une de leurs plus grandes préoccupations, mais pas la seule : les conséquences de la pandémie Covid-19 pèsent lourdement et les gens souffrent d’une faim aiguë », rapporte Stefan Recker, représentant de Caritas International Allemagne.

Après le retrait définitif des troupes de l’OTAN, les talibans ont repris le pouvoir dans le pays en un temps très court. Selon les estimations des Nations unies, 390.000 personnes (dont la grande majorité sont des femmes et des enfants) ont fui leurs foyers depuis le mois de mai. Au total, il y a plus de 3 millions de personnes déplacées à l’intérieur du pays, tandis que des milliers d’autres continuent de fuir vers le Pakistan, l’Iran et d’autres pays voisins comme durant les trente dernières années de conflit. Les familles afghanes déplacées à l’intérieur du pays ou qui ont franchi une frontière ont besoin de soutien pour couvrir leurs besoins de base – la nourriture, l’eau et un abri digne.

Présence et réaction du réseau Caritas

Le réseau Caritas est actif en Afghanistan depuis trois décennies. Dans certaines régions, les nombreux projets d’aide de Caritas se poursuivent. Dans d’autres parties du pays, cependant, les activités du réseau doivent être suspendues afin d’assurer la sécurité du personnel local dans un contexte qui peut changer d’un jour à l’autre. « Nous travaillons sous haute pression pour poursuivre l’aide le plus rapidement possible », assure Stefan Recker.

Dans les pays d’accueil, tel que le Pakistan, Caritas est aux côtés des familles réfugiées et prévoit d’apporter des biens de première nécessité tels que de la nourriture ou des colis d’hygiène. Au-delà de l’urgence, les populations réfugiées peinent depuis de nombreuses années à trouver un accueil digne et une protection durable dans la région.

 

©Das Erste: MOMA – Stefan Recker, coordinateur du bureau de Caritas International Allemagne depuis la capitale afghane Kaboul.

La situation en Belgique

En Belgique aussi, l’incertitude est grande parmi les Afghan-e-s. « Beaucoup d’incertitude, de peur. Et une angoisse qui grandit de jour en jour », indique Christine Pâquet. Chez Caritas, elle guide les personnes dans la procédure, souvent longue et complexe, du regroupement familial. Les Afghan-e-s qui ont obtenu un permis de séjour peuvent demander à être réunis avec les membres de leur famille nucléaire : leur partenaire, leurs enfants ou leurs parents. « Mais en raison de ce qui s’est passé en Afghanistan ces dernières semaines, cela devient encore plus complexe, voire impossible. »

©Caritas – Femmes afghanes à la frontière avec le Pakistan.

Baquir* est l’un d’entre eux et témoigne depuis la Belgique : « Je me suis trouvé dans une situation dans laquelle je n’étais même pas utile pour ma famille, surtout pour mon épouse dont la demande de regroupement familial a été accepté récemment. J’étais en train de tout organiser quand les talibans ont pris le pouvoir. Ma femme a essayé à plusieurs reprises de sortir par l’aéroport mais malheureusement c’était impossible. Elle était d’ailleurs là lors des explosions de jeudi. Elle a été choquée psychologiquement mais sinon elle va bien. »

A l’image de Baquir*, ce sont des adultes qui ont été reconnus comme réfugié-e-s en Belgique, mais aussi des jeunes qui sont arrivé-e-s en Belgique par leurs propres moyens ces dernières années. « Il s’agit souvent de garçons qui ont fui et qui, aujourd’hui, ont soudainement perdu tout contact avec leur famille en Afghanistan. D’autres sont toujours en contact avec leur famille restée au pays, mais ils lisent les messages et ressentent une grande incertitude quant à ce que l’avenir leur réserve en Afghanistan et sont impuissants à cet égard », complète Christine Pâquet.

Traumas et angoisses

Les événements des dernières semaines ont également été difficiles pour les demandeurs/ses de protection internationale qui sont aujourd’hui accueilli-e-s par Caritas. « L’information de plus en plus parcellaire reçue par nos résident-e-s, le fait qu’eux-mêmes sont encore en procédure, ou encore des mineurs (MENA) qui avaient déjà obtenu un regroupement familial qui ne pourra pas être mené à bien, la perte de liens avec les proches restés là-bas, … Tout ça réveille des traumas et génère une angoisse qui se manifeste de plein de façons différentes » poursuit Floriane Philippe, directrice du département Accueil de Caritas. « Les travailleurs sociaux essaient de gérer ça au mieux, en leur donnant une attention spéciale, en faisant plus d’entretiens individuels, en mobilisant le réseau pour des orientations psychologiques, mais aussi en donnant un maximum d’informations sur les décisions belges. »


« Pour organiser le regroupement familial, il faut se rendre à Islamabad au Pakistan. De l’autre côté de la frontière. Mais cela nécessite une liberté de mouvement que beaucoup, dont les femmes, n’ont pas en Afghanistan, et qui ne sera probablement pas assouplie à l’avenir. »
– Christine Pâquet, en charge du regroupement famillial à Caritas International


Beaucoup espéraient pouvoir faire venir leur partenaire, parent, frère ou sœur en Belgique dans les mois à venir, mais cela devient maintenant très difficile. Christine Pâquet : « Pour organiser le regroupement familial, il faut se rendre à Islamabad au Pakistan. De l’autre côté de la frontière. Mais cela nécessite une liberté de mouvement que beaucoup, dont les femmes, n’ont pas en Afghanistan, et qui ne sera probablement pas assouplie à l’avenir. Les femmes sans mari – disparu ou mort au cours des violences de ces dernières années – souvent avec des enfants, sont donc coincées et ne parviennent pas à se rendre à Islamabad. Même si une personne parvient à se rendre à Islamabad et à produire tous les documents nécessaires, elle devra attendre des mois avant d’obtenir une réponse des autorités belges. Et cette attente dans une grande ville comme Islamabad coûte beaucoup d’argent, parce qu’il faut louer une chambre, payer la nourriture et d’autres équipements. Par conséquent, les familles choisissent généralement de passer cette période d’attente en Afghanistan, à nouveau dans une grande incertitude, mais en espérant de bonnes nouvelles. » Mais même si une décision positive intervient dans les prochaines semaines, quitter l’Afghanistan sera une initiative très risquée. « D’où, entre autres, la grande inquiétude des Afghans qui nous ont contactés ces dernières semaines. »

Et maintenant ?

Les événements récents soulignent une fois de plus la complexité des procédures de regroupement familial. Et surtout la fragilité de ces procédures. Demander aux Afghan-ne-s de soumettre leurs documents à Islamabad, le seul point de référence dans la région, est une formalité qui était déjà très complexe à organiser ces dernières années, et qui est maintenant encore plus difficile, et dangereuse, étant donné l’incertitude quant à la possibilité de traverser ou non la frontière entre l’Afghanistan et le Pakistan. « À court terme, le gouvernement belge peut contribuer à éliminer les dangers liés à la procédure et concrétiser ainsi son engagement à mener une politique humaine pour les personnes ayant besoin de protection », déclare Tom Devriendt, de l’équipe plaidoyer de Caritas International. Par exemple, en permettant à une tierce personne – comme un-e mineur-e non accompagné, ou un-e partenaire – de demander le regroupement familial en Belgique plutôt qu’à l’ambassade à Islamabad. Ainsi, les membres de la famille n’ont pas à faire le très dangereux voyage vers Islamabad. Un voyage qui, en outre, s’accompagne toujours d’incertitude car rien ne garantit que la demande soit accordée.

Outre la procédure de regroupement familial, il existe d’autres canaux par lesquels la Belgique peut contribuer à aider les Afghan-e-s vulnérables. « Le secrétaire d’État peut délivrer des visas humanitaires. Et il peut le faire dans des conditions souples. ». Aujourd’hui, on ne sait pas précisément qui peut bénéficier de ces visas, mais ils pourraient être accordés, par exemple, aux membres de la famille des personnes qui ont été reconnues en tant que réfugié-e-s ces dernières années.

Une autre possibilité est la réinstallation. Cela fait un certain temps que nous demandons à la Belgique de réinstaller davantage de personnes. Des millions d’Afghan-e-s séjournent dans les pays voisins depuis de nombreuses années. « Si cette crise peut pousser le gouvernement belge à s’engager à réinstaller davantage de personnes dans les années à venir – et nous le pouvons – alors nous l’encourageons. Ce serait un signal fort que le gouvernement belge entend véritablement consacrer son ambition de mener une politique humaine, et qu’il souhaite en outre jouer un rôle de pionnier dans ce domaine au niveau européen », conclut Tom Devriendt.

Note :

1

OCHA, Humanitarian needs overview: Afghanistan, december 2020, consulté le 01/09/2021.

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