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Le Poids du Silence
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Caritas International en Belgique
© Colin Delfosse
Caritas International, Justice & Paix Belgique et la Commission diocésaine Justice et Paix de Kinshasa ont mené, en novembre, une campagne de sensibilisation afin d’attirer l’attention sur une grave crise humanitaire dans l’ouest de la République démocratique du Congo.
Cette crise, née de conflits fonciers entre les chef·fes traditionnels Teke et les agriculteur·rices Yaka, a rapidement donné naissance à la milice dite Mobondo. Cette milice continue de semer la terreur dans cette région du pays.
Entrée aujourd’hui dans sa quatrième année, la crise touche les habitant·es de cinq provinces. Son impact se fait sentir dans le Maï-Ndombe, à Kinshasa, dans le Kwango, le Kwilu et le Kongo Central. Caritas International et la CDJP-Kinshasa comptent parmi les rares acteurs de la société civile à se mobiliser sur cette crise. On dénombre déjà au moins 5 000 morts.
On compte actuellement plus de 280 000 personnes déplacées. De nombreux villages et écoles ont été détruits, des agriculteur·rices ont été coupé·es de leurs terres et des organisations de santé font état de près de 3 000 enfants souffrant de malnutrition aiguë sévère dans certaines zones.
Nous pensons savoir ce qu’il faut pour améliorer la situation
sœur Perpétue Makiese, directrice de la CDJP-Kinshasa
En RDC comme en Belgique, beaucoup savent que la situation dans l’est du pays est extrêmement préoccupante. En revanche, la crise dans l’ouest reste largement méconnue. C’est ce constat qui a poussé Caritas International et la CDJP-Kinshasa à lancer une campagne afin de faire connaître cette réalité et de plaider en faveur d’une paix durable.
Tout a commencé en 2022, lorsque des chef·fes traditionnels du groupe Teke, dans la région de Kwamouth (Maï-Ndombe), ont augmenté les taxes foncières. Cette décision a suscité une vive colère parmi les agriculteur·rices Yaka installé·es dans la région. Les Yaka se sont alors soulevé·es, entraînant une spirale de violences.
© Colin Delfosse
« Peu à peu, la violence s’est étendue à une région beaucoup plus vaste », explique Ken Matthysen, chercheur à l’IPIS. « Aujourd’hui, une zone de 14 000 kilomètres carrés est pratiquement inaccessible. »
Les chercheur·euses ont analysé plus de 300 incidents, principalement attribués aux combattants Mobondo, mais aussi à des éléments des forces armées congolaises. Leurs conclusions ont été rassemblées dans un rapport de recherche solide.
« Les combattants Mobondo sont issus de différents groupes ethniques, mais majoritairement Yaka », précise Samuel Ntumba, de la CDJP-Kinshasa. « Ils ont entre 15 et 60 ans, mais il arrive aussi que des enfants plus jeunes et des femmes participent aux combats. » Les Mobondo ne forment pas un mouvement unifié, mais plutôt un ensemble disparate de milices qui contrôlent des zones entières et disposent de leurs propres “généraux” et “colonels”.
« À l’origine, les Mobondo revendiquaient avant tout des terres. Mais en dehors des provinces du Maï-Ndombe, de Kinshasa et du Kwilu, ils sont aussi actifs ailleurs, où ils se comportent essentiellement comme des bandits. » Sur le plateau des Batéké, à proximité de Kinshasa, et dans la région de Kwamouth, la demande en terres agricoles a fortement augmenté. Certain·es chef·fes Teke ont commencé à brader des terres pour en tirer un profit personnel. Des Congolais·es influent·es et fortuné·es ont ainsi acquis d’immenses superficies, alimentant un profond sentiment d’injustice au sein des communautés locales. Certain·es instigateur·rices allaient jusqu’à vouloir rebaptiser le plateau des Batéké en “plateau Lunda”. Des insurgé·es ont incendié de nombreux villages et tué une dizaine de chef·fes Teke.
Dans de vastes zones rurales de la RDC, l’État est largement absent. Autrement dit, sa présence et sa capacité de protection restent très limitées.
« Le gouvernement congolais n’a pas bien compris le contexte », reconnaît Samuel Ntumba. « Trois tentatives de médiation ont déjà eu lieu, mais elles ont toutes échoué en raison d’une approche inadaptée. Aujourd’hui, le gouvernement souhaite organiser un forum pour la paix. Nous espérons qu’il tirera les leçons des erreurs passées. »
Kinshasa a réagi tardivement au conflit, avant de déployer finalement des troupes dans la zone afin de rétablir l’ordre. Mais cette intervention a eu des effets pervers.
« L’armée a mis en place de nombreux barrages routiers illégaux pour prélever des taxes », explique sœur Perpétue Makiese. « Des militaires cherchaient à se procurer des revenus. Certains généraux se sont considérablement enrichis, et dans les rangs inférieurs, d’autres ont voulu faire de même. Ces barrages contribuent, à certains endroits, à maintenir la fracture entre Teke et Yaka. »
« Les massacres les plus violents ont eu lieu au début du conflit », poursuit sœur Perpétue Makiese. « Mais les Mobondo continuent encore aujourd’hui à mener des attaques violentes, allant jusqu’à cibler le parc touristique de Kingakati. Les causes profondes du conflit n’ont absolument pas disparu. Leur résolution demandera un engagement de longue haleine. »
Si des influences étrangères jouent clairement un rôle dans la crise à l’est du pays, celle qui touche l’ouest de la RDC reste avant tout une affaire congolaise.
« Cette région possède également des ressources naturelles », souligne sœur Perpétue Makiese. « Le cardinal Fridolin Ambongo soupçonne l’existence de forces obscures cherchant à entretenir le conflit. Il n’est pas exclu que des responsables politiques y aient intérêt. Les combattants Mobondo utilisaient au départ des couteaux, des machettes et des fusils de chasse. Aujourd’hui, ils sont bien mieux armés et menacent même des officiers de l’armée. »
« Chez les Teke comme chez les Yaka, certaines personnes sont ouvertes à l’idée d’une paix durable », explique sœur Perpétue Makiese. « Plusieurs villages se sont déjà réconciliés. Mais certain·es Teke restent profondément marqué·es par les violences subies et refusent toute forme de réconciliation. »
© Colin Delfosse
Il faut réunir toutes les parties concernées autour de la table et placer la recherche de la vérité au cœur du processus. Les acteur·rices doivent parvenir eux-mêmes à un accord, et l’État doit œuvrer au rétablissement de son autorité sur l’ensemble du territoire.
Caritas International, la CDJP-Kinshasa et l’IPIS formulent plusieurs recommandations pour contenir la crise et ouvrir la voie à une solution durable :